Description
Nicolae Sfetcu[1]
nicolae@sfetcu.com
[1] Chercheur – Division Histoire des Sciences (DIS)Comite Roumain pour l’Histoire et la Philosophie des Sciences et de la Technologie (CRIFST) de lAcademie Roumaine (, ), ORCID : 0000-0002-0162-9973, Web of Science Researcher ID V-1416-2017
Traduit de : Sfetcu, Nicolae (2025). « Alice’s Adventures in Wonderland – Philosophical Perspectives », dans Index Academic, I 2025, https://doi.org/10.58679/ia55823
Résumé
Cet article examine « Les Aventures d’Alice au pays des merveilles » (1865) de Lewis Carroll sous un angle philosophique, révélant comment ce conte pour enfants, en apparence fantaisiste, aborde des questions profondes relatives à l’identité, à la logique, au langage et à la réalité. La formation de Carroll en tant que mathématicien et logicien nourrit son usage ludique du paradoxe, du non-sens et des jeux de mots pour remettre en question les notions conventionnelles du soi, de la raison et de la connaissance. Les changements de taille d’Alice et sa perception incertaine d’elle-même illustrent la fluidité de l’identité, tandis que les énigmes logiques et les dialogues absurdes du roman mettent en lumière les limites de la pensée rationnelle. Les jeux linguistiques de Carroll déstabilisent le sens et soulignent la fragilité du lien entre les mots et la réalité, anticipant ainsi des débats philosophiques ultérieurs sur le langage. La structure onirique du Pays des merveilles interroge également les frontières entre illusion et réalité, attirant l’attention sur la nature subjective de la conscience et de la connaissance. En abordant ces thèmes à travers le regard d’une enfant, Carroll critique simultanément l’autorité victorienne et met en valeur la curiosité philosophique inhérente à l’enfance. En somme, l’article soutient que le récit de Carroll s’apparente à de la philosophie déguisée : sous ses allures de fantaisie enfantine se cache une exploration, à la fois ludique et incisive, de certaines des questions les plus fondamentales concernant le soi, la réalité et la compréhension humaine.
Mots-clés : Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, pays des merveilles, Lewis Carroll, philosophie, identité, logique, langage, réalité
Introduction
Si « Les Aventures d’Alice au pays des merveilles » (1865) de Lewis Carroll peuvent sembler, au premier abord, n’être qu’un conte fantaisiste pour enfants, cette œuvre empreinte d’un non-sens enjoué recèle une profondeur surprenante (Inabookhole 2025). Des générations de lecteurs et de critiques ont souligné que ce roman remet en question les conventions de la littérature enfantine du XIXe siècle et soulève des questions fondamentales sur le langage, la logique, la réalité et le soi (Inabookhole 2025). En tant que mathématicien et logicien, Carroll (de son vrai nom Charles Lutwidge Dodgson) a imprégné le récit de paradoxes ludiques et d’absurdités invitant à réfléchir sur la structure du savoir et du sens (Inabookhole 2025). À travers cette aventure onirique, l’histoire aborde des thèmes philosophiques tels que l’identité, le raisonnement, l’épistémologie et même la nature de la conscience enfantine. La présente analyse examine l’œuvre sous un angle philosophique critique, en étudiant la manière dont les techniques narratives de Carroll et les personnages surréalistes du Pays des merveilles bousculent les conceptions traditionnelles du soi, de la raison et de la réalité, tout en demeurant à la fois divertissants et propices à une réflexion profonde.
L’identité et le soi fluide
L’un des thèmes philosophiques centraux des *Aventures d’Alice au pays des merveilles* est l’instabilité de l’identité personnelle. Au fil de son périple au pays des merveilles, alors qu’elle ne cesse de grandir et de rapetisser, Alice commence à s’interroger sur sa véritable identité. Au début de son aventure, après avoir subi des changements de taille radicaux, elle se pose cette question célèbre : « Qui suis-je, bon sang ? Ah, voilà le grand mystère ! » (Wikisource 2025a). Il ne s’agit pas là d’une simple confusion enfantine, mais d’une question ontologique sérieuse : le sentiment qu’a Alice d’un « soi » stable est ébranlé par les métamorphoses incessantes de son corps et par la perte de ses repères identitaires habituels (tels que sa taille et ses connaissances ordinaires). Lorsque la Chenille lui demande sans détour « Qui es-tu ? », Alice ne peut que répondre : « Je… je ne sais guère, monsieur, pour l’instant… du moins je sais qui j’étais ce matin, mais je crois que j’ai dû changer plusieurs fois depuis » (Wikisource 2025b). Son incapacité à « s’expliquer » — parce qu’elle a le sentiment de ne plus être elle-même — illustre l’exploration ludique, propre au roman, d’un soi fluide plutôt que figé (Wikisource 2025b). Carroll place ainsi une enfant dans une situation qui déstabilise, sur le plan philosophique, la notion d’identité conçue comme une essence immuable.
Au pays des merveilles, les autres personnages eux-mêmes ne parviennent pas à reconnaître Alice pour ce qu’elle est — une petite fille — et la prennent constamment pour quelqu’un ou quelque chose d’autre (une servante, un serpent, etc.), ce qui ne fait qu’aggraver sa crise d’identité (Victorian Web 2009). Sur le plan philosophique, cette confusion identitaire évoque des interrogations classiques soulevées par des penseurs tels que René Descartes et Platon (Victorian Web 2009). Descartes s’est demandé comment on pouvait être certain de quoi que ce soit — même du fait de vivre ou de rêver — en s’appuyant uniquement sur la raison ; de même, Alice ne parvient pas à trouver une preuve purement logique de qui (ou même de ce) qu’elle est (Victorian Web 2009). Elle tente d’affirmer sa réalité aux yeux des autres (comme dans « De l’autre côté du miroir », lorsqu’elle martèle : « Je suis bien réelle ! »), mais constate que le raisonnement seul ne suffit pas à la convaincre elle-même (Victorian Web 2009). L’âme pérenne ou le moi intérieur — ce que Platon appellerait la véritable identité au-delà de l’apparence physique — s’oppose à la forme extérieure changeante et chaotique qu’Alice expérimente (Victorian Web 2009). En effet, les pensées intimes et la personnalité d’Alice demeurent indubitablement les siennes au milieu de ce chaos, alors même que des étiquettes et des rôles lui sont arbitrairement attribués ou retirés. Cela suggère, comme le note une analyse, que les noms et les identités sociales sont des conventions arbitraires — « les mots sont une invention humaine et sont attribués arbitrairement » — tandis qu’une essence profonde du moi d’Alice demeure constante sous les changements de surface (Victorian Web 2009). Carroll tourne ainsi en dérision l’idée selon laquelle l’identité pourrait se définir uniquement par des traits extérieurs ou des étiquettes sociales.
Le motif de la croissance et du rapetissement physiques d’Alice peut également être interprété comme une allégorie du processus délicat du passage à l’âge adulte, avec toutes les incertitudes qu’il implique quant à sa propre identité. Alice entame l’histoire comme une enfant sûre d’elle mais curieuse ; or, le Pays des merveilles la place dans des situations qui mettent à l’épreuve sa compréhension d’elle-même et du monde (Inabookhole 2025). Les fréquents changements de taille — « tantôt gigantesque, tantôt minuscule » — symbolisent les hauts et les bas émotionnels de la maturation ainsi que la nécessité pour l’enfant d’adapter constamment l’image qu’il a de lui-même (Inabookhole 2025). Certains spécialistes interprètent d’ailleurs le périple d’Alice comme une métaphore de la transition de l’enfance à l’âge adulte, incluant la confusion identitaire et la perte d’innocence qui accompagnent ce passage (Inabookhole 2025). S’éloignant du moralisme rigoureux de la littérature enfantine victorienne, Carroll dépeint l’enfance comme un état de construction identitaire continue plutôt que comme un simple prélude innocent à l’âge adulte. À la fin du roman, Alice finit (littéralement) par dépasser l’absurdité du Pays des merveilles, suggérant qu’elle a intégré ces expériences pour forger une conscience de soi plus mature. Toutefois, l’énigme philosophique demeure : dans l’œuvre, l’identité n’est pas une donnée statique, mais une devinette — un « grand mystère » — qu’un enfant lui-même peut percevoir et formuler (Wikisource 2025a). En posant cette énigme, « Les Aventures d’Alice au pays des merveilles » ébranle de manière ludique la conception traditionnelle d’un moi stable et saisissable.
Logique, raison et absurdité
Le roman de Carroll est tout aussi célèbre pour sa subversion ludique de la logique et de la raison. En tant que mathématicien et logicien, Carroll peuple le Pays des merveilles d’énigmes logiques, de devinettes et de paradoxes, pour mieux les renverser et se délecter de l’absurdité qui en résulte. De nombreux épisodes du livre suivent des schémas d’argumentation apparemment rationnels qui basculent dans l’absurde, satirisant ainsi les limites du raisonnement logique. Par exemple, le goûter interminable du Chapelier fou donne lieu à des dialogues qui, en apparence, ressemblent à un discours logique mais sont en réalité truffés de « non sequiturs » et de jeux de mots. Lorsque le Lièvre de Mars dit à Alice qu’elle devrait dire ce qu’elle pense, et qu’elle rétorque qu’elle pense bien ce qu’elle dit, le Chapelier lance une boutade : autant prétendre que « je vois ce que je mange » revient au même que « je mange ce que je vois » — un échange absurde qui souligne néanmoins l’importance de l’ordre des mots et de la logique dans la construction du sens. De telles scènes peuvent sembler relever de la pure farce, mais comme le note un commentateur, elles « reflètent en fait des thèmes philosophiques profonds » concernant la nature de la raison et le caractère arbitraire des règles qui régissent nos vies (Inabookhole 2025). Le goûter du Chapelier, avec son débat comique sur le Temps (traité comme une personne à punir) et sa table circulaire qui oblige chacun à bouger sans jamais avancer, amène discrètement à se demander si nos conventions ordinaires — qu’il s’agisse de la mesure du temps ou des convenances — ne sont pas tout aussi arbitraires ou absurdes que les règles du Chapelier (Inabookhole 2025). Ainsi, Carroll utilise l’absurde pour ébranler la certitude de la raison humaine.
En effet, le Pays des merveilles obéit à une logique, mais pas à celle du monde ordinaire. « Le Pays des merveilles est un monde régi par des règles, mais ces règles ne sont pas celles de notre monde », comme l’observe un spécialiste de littérature (Wikipedia 2025). Alice, fidèle à son tempérament de jeune fille anglaise rationnelle, tente constamment de comprendre le chaos et d’y mettre de l’ordre en cherchant des règles cohérentes (Wikipedia 2025). Elle suit scrupuleusement des instructions telles que « Bois-moi » figurant sur une bouteille, se rappelant les leçons selon lesquelles les enfants sages obéissent aux règles pour éviter un sort funeste (Wikipedia 2025). Pourtant, les créatures du Pays des merveilles bafouent le lien de cause à effet, ignorent les syllogismes et se délectent du paradoxe. Il en résulte que l’esprit logique d’Alice est constamment mis à mal – une dynamique source à la fois d’humour et de réflexion philosophique. Une analyse linguistique récente a révélé que les paroles mêmes d’Alice dans le roman contiennent des dizaines d’inférences logiques (des implications obéissant à des règles telles que le « modus ponens » ou le syllogisme) ; pourtant, ces formulations logiques aboutissent souvent à des résultats absurdes ou critiques (Almabrouk 2020). À travers ce jeu logique, Carroll « commentait les valeurs sociales, la nature humaine, l’autorité, la politique, la physique, la logique et l’identité » – le tout sous le couvert du non-sens (Almabrouk 2020). Ainsi, les raisonnements logiques qu’Alice oppose à la Reine de Cœur et à d’autres personnages mettent en lumière la stupidité du pouvoir autoritaire (« La sentence d’abord, le verdict ensuite ! » décrète la Reine, une inversion parodiant l’injustice) ainsi que la fragilité des fondements de ce qui, dans la société, passe pour la « raison ». Les lois classiques de la pensée elles-mêmes (identité, non-contradiction, tiers exclu) ne sont pas épargnées : le livre les enfreint constamment à des fins comiques – comme lorsque Alice se demande si une chose peut en être deux à la fois, ou comment elle pourrait être à la fois elle-même et quelqu’un d’autre, telle Mabel (Wikisource 2025a) (Murdoch 2015). Dans « Alice », la logique est envisagée à la fois comme une structure permettant de comprendre le monde et comme un jeu que l’on étire jusqu’à la rupture. Carroll remet ainsi en question la foi du XIXe siècle dans la rationalité, démontrant qu’une structure logique rigoureuse peut tout aussi bien engendrer la folie et l’absurde que produire du sens.
Il convient de noter qu’ « Alice au pays des merveilles » est une œuvre pionnière du « nonsense » littéraire, un genre où le langage obéit à des règles cohérentes en interne jusqu’à un certain point, pour mieux ensuite déjouer les attentes. Selon Humphrey Carpenter, le « nonsense » propre à Carroll « embrasse les dimensions nihilistes et existentielles » (Wikipedia 2025). Les personnages y posent des énigmes sans réponse et des paradoxes qui demeurent irrésolus, reflétant un univers dénué, de manière manifeste, des résolutions ordonnées propres à la logique traditionnelle (Wikipedia 2025). Sur le plan philosophique, Carroll anticipe la vision de l’absurde selon laquelle la raison humaine pourrait s’avérer incapable de trouver un sens ultime ou une cohérence à l’expérience — une idée qui trouvera un écho ultérieur dans la pensée existentialiste. Toutefois, le traitement de la logique dans le roman n’est pas purement désespéré ; il est aussi ludique et libérateur. Le Pays des merveilles suggère que s’affranchir de la raison conventionnelle peut ouvrir de nouvelles perspectives. Comme le conclut une analyse, au Pays des merveilles, « rien n’existe en dehors de la logique ; le nonsense est une forme de surprise » (AIthor 2024). En d’autres termes, Carroll démontre que même le nonsense obéit à une certaine logique (aussi bizarre soit-elle) et qu’en tordant la raison pour lui donner de nouvelles formes, nous pouvons explorer des possibilités que la rationalité stricte interdirait. Ce jeu entre sens et nonsense amène le lecteur à repenser la véritable nature de la raison et suggère que la frontière entre rationalité et irrationalité est plus ténue qu’on ne le suppose. En fin de compte, en confrontant Alice — et le lecteur — à un monde régi par une logique inversée, « Alice au pays des merveilles » remet en question l’autorité absolue de la raison et prend plaisir à en exposer les limites.
Langage, sens et réalité
L’exploration du langage et du sens est étroitement liée au thème de la logique dans « Alice ». Carroll était parfaitement conscient des particularités du langage — sa propension aux jeux de mots, aux calembours, aux doubles sens et aux malentendus — et le Pays des merveilles constitue pour lui un terrain d’expérimentation de ces idées. Le roman est « riche en jeux linguistiques, en calembours et en parodies », comme le souligne un spécialiste (Wikipedia 2025). Carroll prend plaisir à montrer comment une légère altération du langage peut faire vaciller le sens. Ainsi, lorsque Alice récite des poèmes scolaires classiques, ceux-ci se métamorphosent en vers absurdes (« Comment le petit crocodile… » au lieu du poème moralisateur original sur l’abeille laborieuse), sapant par là même la portée didactique initiale. Les dialogues au Pays des merveilles reposent souvent sur des malentendus ou sur une interprétation littérale du langage : les remarques polies d’Alice sont prises au pied de la lettre par des créatures ignorant tout de son contexte, tandis que des personnages comme le Chapelier fou ou le Chat du Cheshire tiennent des propos jouant sur l’ambiguïté grammaticale. Ce jeu constant sur les mots permet de rendre le langage étranger : il amène le lecteur, tout comme Alice, à prendre soudain conscience de la « fragilité des contours » des mots et de la manière dont le sens peut basculer dans l’absurde (Wikipedia 2025). Comme le note Gillian Beer, le jeu de Carroll avec le langage évoque l’expérience de l’enfant qui découvre les mots pour la première fois ; à ce stade, ils ne sont pas encore figés et le sens logique baigne dans une « aura d’absurdité » (Wikipedia 2025). Ainsi, « Alice » attire l’attention sur le caractère arbitraire du lien entre les mots et leur signification, un thème qui trouve un écho dans les réflexions philosophiques ultérieures sur le langage (par exemple, les idées de Ludwig Wittgenstein selon lesquelles le sens dépend de l’usage et du contexte (Inabookhole 2025)).
Tout au long du récit, Carroll démontre à quel point le langage peut facilement se dérégler. L’exemple le plus frappant se trouve dans la scène du « Thé des fous » : les personnages échangent des phrases grammaticalement correctes et composées de mots courants, mais la conversation dans son ensemble manque de cohérence, car chaque protagoniste suit sa propre logique linguistique. De même, lorsque Alice tente de converser avec la Chenille ou le Chat du Cheshire, leurs réponses — bien que constituées de mots anglais ordinaires — s’apparentent souvent à des énigmes ou à des plaisanteries philosophiques. Le célèbre échange avec Humpty Dumpty dans « De l’autre côté du miroir » (la suite écrite par Carroll) — où Humpty soutient que les mots ont le sens qu’il décide de leur donner — est souvent cité comme une réflexion sur les conventions linguistiques (Inabookhole 2025). Dans *Les Aventures d’Alice au pays des merveilles*, on voit émerger ce thème : le sens est en perpétuelle mutation. Les tentatives d’Alice pour établir des significations sensées sont fréquemment mises en échec par des jeux de mots (comme lorsque la Souris interprète ses propos sur les « chats » et les « chiens » comme une menace, faute d’avoir compris le contexte) ou par des vers relevant du pur non-sens. En exagérant ces échecs de la communication, Carroll interroge implicitement la manière dont nous accédons au sens des choses. Le roman anticipe des conceptions modernes selon lesquelles le sens n’est pas inhérent aux mots, mais produit par les esprits en fonction du contexte — une idée qui remet en question la conception traditionnelle (prévalente dans l’éducation victorienne d’Alice) du langage comme vecteur stable de la vérité.
Le chaos linguistique du Pays des merveilles s’entremêle également à ses interrogations d’ordre épistémologique. Alice tente souvent de s’appuyer sur le langage pour se guider dans l’inconnu : elle récite ses leçons, tient des propos raisonnés et pose des questions, utilisant ainsi le langage comme un outil pour donner du sens à la réalité. Pourtant, au Pays des merveilles, le langage lui fait constamment défaut. Comme le souligne un commentaire, Alice est « remplie de leçons apprises avec sérieux, mais transformées en un charabia absurde » (Murdoch 2015). Elle répète fidèlement les connaissances acquises dans ses manuels scolaires — tables de multiplication, faits géographiques, poèmes — pour finalement les énoncer de travers ou s’attirer les moqueries (Murdoch 2015). Après son premier changement de taille spectaculaire, elle décide de « vérifier si [elle] sait encore tout ce qu’[elle] savait autrefois », mais les résultats sont absurdes : « quatre fois cinq font douze, et quatre fois six font treize… Londres est la capitale de Paris… » (Murdoch 2015). Ces leçons déformées suggèrent que même les faits et le langage inculqués aux enfants peuvent perdre tout sens dans un contexte différent. Alice en conclut, non sans humour, qu’elle a « dû être changée en Mabel » — autrement dit, qu’elle n’est peut-être plus elle-même puisqu’elle est incapable de tenir des propos sensés (Murdoch 2015). À cet instant, Carroll associe le langage à l’identité et au savoir : Alice définit qui elle est par ce dont elle se souvient et ce qu’elle parvient à exprimer. La perte de sa maîtrise linguistique l’amène à douter de sa propre identité. Cela met en lumière une idée philosophique : une grande partie de ce que nous considérons comme le « soi » ou le « savoir » est indissociable du langage ; lorsque celui-ci cesse de fonctionner normalement, notre prise sur la réalité et sur notre propre identité s’effrite.
À travers les dialogues absurdes du Pays des merveilles, Carroll invite le lecteur à s’interroger sur le fondement du sens. Le roman pose la question de savoir si les mots correspondent réellement à la réalité ou si le sens n’est qu’une sorte d’hallucination collective, aisément perturbée par l’absurde. Ce faisant, l’œuvre d’Alice tourne subtilement en dérision la confiance que l’époque victorienne plaçait dans l’éducation et le langage. Le livre est délibérément dépourvu des « leçons » morales que l’on attendait alors des récits pour enfants ; il propose au contraire des « anti-leçons » — des parodies qui suscitent davantage de questions que de réponses. Au terme de l’histoire, ni Alice ni le lecteur n’ont reçu d’explication claire et nette concernant l’absurdité du Pays des merveilles. Ce refus de clore le récit sur une signification toute faite constitue une démarche philosophiquement significative. Cela suggère que le sens, tout comme l’identité, n’est pas une donnée absolue que l’on pourrait simplement assimiler à partir de sources faisant autorité ou d’une communication directe. Il s’agit plutôt d’une construction active, susceptible de s’évanouir lorsqu’on l’examine de près. Le coup de maître de Carroll réside dans sa façon de transmettre cette idée profonde avec une légèreté absolue : à travers des plaisanteries, des rimes et des conversations délicieusement absurdes qui mettent pourtant en lumière le « fossé sémantique » béant apparaissant lorsque les règles logiques du langage sont transgressées (Almabrouk 2020). En somme, *Les Aventures d’Alice au pays des merveilles* présente le langage comme un système instable, façonné par l’humain — un système susceptible de se dérégler et, ce faisant, de révéler que notre perception de la réalité repose sur des conventions linguistiques et logiques que nous tenons généralement pour acquises.
Réalité, illusion et connaissance
Le monde sens dessus dessous du Pays des merveilles sert également de toile de fond pour explorer la nature de la réalité et les limites de la connaissance humaine (épistémologie). Dès qu’Alice tombe dans le terrier du lapin, elle pénètre dans un domaine où les lois habituelles de la nature et de la logique ne s’appliquent plus. Les animaux parlent, le temps se comporte de manière erratique, les dimensions et l’espace sont déformés : c’est littéralement un « pays des merveilles » qui ébranle sa compréhension ordinaire du fonctionnement du monde. Sur le plan philosophique, le Pays des merveilles constitue une expérience de pensée : et si la réalité était radicalement différente de ce que nous supposons ? Les efforts d’Alice pour donner un sens à son nouvel environnement reflètent la quête du philosophe cherchant à distinguer le réel de l’illusoire. La perspective devient alors essentielle. Le Chat du Cheshire fait remarquer, célèbrement, qu’au Pays des merveilles « nous sommes tous fous ici », suggérant qu’au sein de ce monde, l’étrange est la norme (Inabookhole 2025). Cette idée relativiste implique que la réalité ne peut être appréhendée que de l’intérieur ; ce qui semble irrationnel ou « fou » aux yeux d’Alice (issue de la réalité victorienne) constitue l’ordre naturel des choses pour les habitants du Pays des merveilles. La sagesse malicieuse du Chat — ainsi que sa capacité à disparaître jusqu’à ce qu’il ne reste plus que son sourire — illustre l’idée déconcertante selon laquelle la réalité pourrait être une question de perspective et qu’un ordre objectif unique ne serait peut-être qu’une illusion (Inabookhole 2025). Carroll utilise ces moments pour remettre en question la foi victorienne en une réalité stable et connaissable, créant une tension entre les normes structurées de la société d’origine d’Alice et l’absurdité qu’elle rencontre au Pays des merveilles (Inabookhole 2025).
Le leitmotiv d’Alice tout au long de ses aventures est, au fond : « Quel est cet endroit et comment fonctionne-t-il ? » Elle aborde parfois le Pays des merveilles en enquêtrice empirique : elle observe, pose des questions et tente de déduire des règles à partir de l’absurde. Toutefois, sa rationalité scientifique est constamment mise en échec. Chaque fois qu’Alice croit avoir identifié un modèle ou une règle, ceux-ci se modifient. Par exemple, elle s’attend à ce que manger un champignon produise un effet constant (puisqu’un côté la fait grandir et l’autre rapetisser), mais même cette règle conduit à des résultats imprévisibles : son cou s’allonge démesurément, effrayant au passage un pigeon. L’instabilité des lois physiques et de la causalité au Pays des merveilles suscite un scepticisme philosophique quant à la connaissance : comment appréhender véritablement la réalité lorsque nos perceptions sont peu fiables et que les « règles » peuvent s’avérer arbitraires ? Cela rappelle l’argument du rêve chez Descartes — l’idée que nos sens pourraient nous tromper et que nous pourrions rêver alors même que nous croyons être éveillés (Victorian Web 2009). Bien qu’il s’avère finalement qu’elle rêve, Alice ne s’en rend jamais compte au cours de son aventure ; elle accepte la réalité du Pays des merveilles tout en percevant simultanément sa folie. Sa situation fait écho au problème du solipsisme ou au défi du doute radical : peut-être la seule chose en laquelle elle puisse avoir confiance est-elle son propre esprit (à l’instar du « cogito ergo sum » de Descartes : « je pense, donc je suis ») — et pourtant, même son esprit rationnel est constamment déconcerté et mis en défaut par la logique du Pays des merveilles. Dans une scène, Tweedledee et Tweedledum (dans la suite du récit) suggèrent à Alice qu’elle n’est qu’un personnage dans le rêve d’un autre, provoquant sa protestation : « Je suis réelle ! », qu’elle tente de justifier en soulignant sa capacité à ressentir des émotions (comme pleurer) (Victorian Web 2009). Ce moment métafictionnel met en lumière une idée profondément troublante : comment savoir, pour chacun d’entre nous, que nous sommes « réels » et non le fruit d’un rêve ? En fin de compte, Alice ne peut réfuter par la logique le scénario solipsiste des jumeaux — une réflexion philosophique qui donne à réfléchir, enchâssée dans une histoire pour enfants.
Sur le plan épistémologique, Alice met en lumière les limites de la connaissance et la confusion qui surgit lorsque les cadres de référence familiers disparaissent. Des penseurs comme John Locke avaient souligné l’importance de reconnaître les limites de l’entendement humain et de ne pas « se mêler de choses qui dépassent sa compréhension » (Victorian Web 2009). Au Pays des merveilles, Alice se heurte sans cesse aux limites de sa propre compréhension. Elle tente d’appliquer la logique scolaire et le bon sens à des situations qui défient fondamentalement ces principes ; chaque fois, elle se retrouve « perplexe » et frustrée (Victorian Web 2009). Certains commentateurs suggèrent que Carroll met peut-être en garde, à l’instar de Locke, contre une confiance excessive dans un raisonnement rigide au sein d’un monde qui, en fin de compte, est trop vaste et singulier pour être pleinement appréhendé par l’esprit. À tout le moins, le récit démontre que le contexte est crucial pour la connaissance : le savoir qu’Alice a acquis dans le monde d’en haut s’avère inutile au Pays des merveilles, ce qui implique que ce que nous nommons vérité ou réalité dépend souvent du contexte. La réalité du Pays des merveilles obéit à sa propre logique interne, qu’Alice ne peut que partiellement saisir. Il en résulte un sentiment d’incertitude omniprésent, caractéristique de la pensée existentielle. Ce n’est pas un hasard si les spécialistes décrivent le *nonsense* de Carroll comme ayant une tonalité « existentielle » (Wikipedia 2025). Les personnages soulèvent des questions sans réponse et se livrent à des activités (telles que l’interminable heure du thé) qui ne mènent nulle part, reflétant ainsi une forme d’absurdisme (Wikipedia 2025). Ce refus narratif d’offrir des résolutions ou des significations claires peut être interprété comme une manière, pour Carroll, de parodier la quête d’une vérité absolue. Alice suggère que chercher des certitudes dans un monde irrationnel pourrait bien constituer, en soi, une entreprise insensée — un thème repris plus tard par les philosophes de l’absurde au XXe siècle.
Enfin, le fait que toute l’aventure soit présentée comme un rêve soulève ses propres questions philosophiques. Le dénouement, où Alice se réveille au bord de la rivière, remet rétrospectivement en cause le statut ontologique de tout ce qui s’est produit. Le Pays des merveilles était-il « réel » d’une quelconque manière, ou n’était-il qu’une pure invention de l’imagination d’une jeune fille ? Carroll brouille délibérément les pistes : le Pays des merveilles a eu un impact émotionnel bien réel sur Alice (elle en a éprouvé de la terreur, de l’amusement, de la colère, etc.), ce qui implique que l’expérience subjective compte tout autant que la réalité objective. L’histoire invite ainsi à des interprétations concernant le rôle de la conscience dans la construction de la réalité. Dans une lecture psychologique, voire psychanalytique, le périple d’Alice peut symboliser une plongée dans l’inconscient — ce monde onirique où la logique se relâche et où les pensées refoulées prennent des formes fantastiques (Inabookhole 2025). Les événements surréalistes du roman ont même été comparés à une exploration, sous forme de flux de conscience, de la psyché enfantine, où la réalité stable cède la place à une imagination fluide. Bien qu’elles ne soient pas explicitement formulées dans le texte, ces interprétations sont encouragées par le choix de Carroll d’utiliser le rêve comme ressort narratif. La nature de la conscience se trouve ainsi placée au premier plan : si le Pays des merveilles peut paraître irréel à un observateur extérieur, il constitue, pour la conscience d’Alice, une réalité bien tangible tant qu’elle en fait l’expérience. Cela met en lumière un point philosophique essentiel : notre réalité est, en fin de compte, celle de notre conscience ; le seul monde que nous connaissions véritablement est celui que notre esprit nous présente. En concluant le récit sur la sœur d’Alice, qui médite sur le rêve et imagine l’avenir de la jeune fille, le roman tisse un lien en douceur entre le monde onirique et celui de l’éveil, suggérant que les enseignements tirés du Pays des merveilles — aussi absurdes soient-ils — pourraient néanmoins « éclairer le monde réel » s’ils sont perçus sous le bon angle. En somme, « Les Aventures d’Alice au pays des merveilles » utilise le rêve pour interroger la fiabilité de la réalité et souligner le caractère contingent, limité et parfois illusoire de nos perceptions et de nos connaissances.
La nature de l’enfance et de la conscience
L’œuvre de Carroll constitue également une réflexion profonde sur l’enfance elle-même — sur la manière dont les enfants perçoivent le monde et sur l’état de conscience propre à l’enfance. À l’époque victorienne, la littérature enfantine visait souvent à façonner les jeunes pour qu’ils deviennent des adultes moraux et rationnels. Carroll bouleverse cette formule : plutôt que de présenter un enfant modèle qui tire des leçons, il nous offre une enfant qui enseigne, par l’exemple, que le questionnement et la curiosité priment sur l’obéissance aveugle. L’émerveillement, le doute et les questions incessantes d’Alice illustrent le regard neuf que porte l’enfant sur les choses, une perspective qui peut être intrinsèquement philosophique. Au Pays des merveilles, Alice est confrontée à un univers qui reflète, à bien des égards, la perception qu’a l’enfant du monde des adultes : un monde rempli de règles arbitraires dénuées de sens, de figures d’autorité capricieuses (telle la Reine de Cœur et ses décrets d’exécution aléatoires) et de confusions linguistiques. Le roman valide ainsi le point de vue de l’enfant comme étant capable de percer les faux-semblants. Carroll dépeint souvent les figures d’autorité adultes (incarnées par des personnages comme la Reine, le Roi ou la Duchesse) comme ridicules ou injustes, suggérant une critique subtile de la manière dont la société victorienne concevait l’enfance et l’autorité. La Reine de Cœur, par exemple, est une caricature de l’autorité tyrannique — « ordonnant des exécutions avec une facilité grotesque » — et son comportement tourne en dérision les « systèmes hiérarchiques rigides et les normes sociales » de l’époque de Carroll (Inabookhole 2025). Le gouvernement et le système éducatif chaotiques du Pays des merveilles (à l’instar des leçons absurdes dont parle la Fausse Tortue) parodient les institutions du monde adulte, suggérant que, vues sous l’angle de l’innocence enfantine, ces normes semblent souvent arbitraires ou absurdes.
Dans « Alice », l’enfance est dépeinte comme une période de transition et de questionnement, plutôt que comme une innocence passive. Alice s’interroge fréquemment sur ce qui convient ou non (« Ce serait tellement agréable si quelque chose avait du sens, pour changer ! » pense-t-elle en substance à un moment donné), témoignant de sa conscience des attentes sociales, même lorsqu’elle en découvre l’inversion au Pays des merveilles. Fait notable : malgré la folie ambiante, Alice conserve une curiosité et un sens de la logique intacts ; elle souligne souvent l’étrangeté du Pays des merveilles et tente d’y opposer les normes de la politesse ou un raisonnement logique. Cette dynamique illustre la résilience de l’esprit enfantin : à la fois adaptable et ouvert, mais aussi déterminé à trouver une structure. Certains historiens de la littérature soulignent qu’Alice a marqué un tournant dans la conception victorienne de l’enfance, s’éloignant de la vision de l’enfant comme un adulte en miniature devant simplement être discipliné pour reconnaître la valeur du jeu, de l’imagination et de la logique singulière propre aux enfants (Murdoch 2015) (Inabookhole 2025). En s’adonnant à la pure fantaisie et en refusant de conclure son récit par une morale explicite, Carroll affirme que l’enfance possède sa propre intégrité et sa propre sagesse. La propension d’Alice à imaginer et à accepter des choses impossibles (jusqu’à un certain point) reflète la conscience malléable de l’enfant, une faculté que les adultes perdent souvent. La suite de l’œuvre offre un moment mémorable où la Reine Blanche se targue de croire à « six choses impossibles avant le petit-déjeuner », illustrant ainsi cette capacité enfantine à envisager des merveilles que la logique rigide des adultes rejetterait. Dans « Les Aventures d’Alice au pays des merveilles », cet esprit imprègne toute l’œuvre : l’impossible y est chose courante et la frontière entre réalité et imagination est poreuse, à l’image du jeu de l’enfant.
Par ailleurs, le mélange de rêve et de réalité propre au roman aborde la nature de la conscience d’une manière particulièrement pertinente pour l’enfance. Les enfants sont connus pour leur imagination débordante et pour la façon dont ils confondent parfois imaginaire et réalité lorsqu’ils jouent ; l’aventure onirique d’Alice peut être lue comme une vaste métaphore de cette conscience imaginative. Des analyses psychanalytiques modernes ont même suggéré que le périple d’Alice représente un voyage intérieur au sein de son inconscient, où des pulsions ou des peurs refoulées se manifestent symboliquement sous les traits des personnages et des événements du Pays des merveilles (Inabookhole 2025). Ainsi, la chute dans le terrier du lapin pourrait symboliser le passage du monde conscient et sécurisant vers le territoire sauvage de l’inconscient, tandis que les diverses figures absurdes ou effrayantes qu’elle rencontre incarneraient ses conflits intérieurs ou sa curiosité (Inabookhole 2025). Bien que Carroll n’ait probablement pas envisagé une interprétation freudienne (Freud n’était qu’un enfant à l’époque de la rédaction de l’ouvrage), la richesse du texte permet de telles lectures. À tout le moins, « Alice » met en lumière l’idée que l’esprit de l’enfant se confronte à de grandes questions — l’identité, la logique, l’équité, le sens — même si c’est à travers le prisme du fantastique. Le récit tout entier valide la vie intérieure de l’enfant comme un sujet digne d’une exploration sérieuse (bien que fantaisiste). En un sens, le Pays des merveilles offre le regard d’un enfant sur le caractère déroutant de la réalité adulte, et les réactions d’Alice suggèrent que les enfants possèdent une curiosité philosophique innée. En survivant, puis en s’épanouissant dans ce royaume de l’absurde, Alice démontre que grandir consiste à apprendre à naviguer dans un monde qui, souvent, « n’a pas de sens », tout en refusant de perdre ce sens de l’émerveillement qui rend le monde fascinant.
En somme, « Les Aventures d’Alice au pays des merveilles » célèbre la conscience enfantine, faite d’imagination et de questionnement. L’œuvre remet en cause la conception victorienne traditionnelle selon laquelle les enfants devraient simplement assimiler les enseignements des adultes et se mouler docilement dans les conventions sociales. Carroll dépeint au contraire une héroïne enfantine qui interroge activement le monde et, ce faisant, met à nu le caractère contingent ou absurde de nombreuses conventions adultes. La portée philosophique de l’ouvrage réside dans l’idée que préserver une ouverture d’esprit enfantine — cette capacité à demander « pourquoi ? » et à accepter que l’on n’obtienne pas toujours une réponse satisfaisante — est essentiel pour véritablement comprendre le monde (ou, du moins, pour y faire face). Les expériences d’Alice suggèrent que la sagesse ne se transmet pas uniquement de manière descendante, des adultes vers les enfants, mais qu’elle peut aussi émerger de bas en haut, grâce au regard neuf d’un enfant qui perce à jour les faux-semblants de la logique adulte. Sous couvert d’une aventure fantastique, le roman de Carroll devient ainsi un traité subtil sur la valeur de la conscience enfantine et sur les éclairages qu’elle apporte quant à la réalité, au langage et à la vie humaine.
Conclusion
Loin de n’être qu’un simple récit fantastique pour enfants, « Les Aventures d’Alice au pays des merveilles » s’impose comme une œuvre d’une grande richesse, propice à la réflexion philosophique. À travers le traitement de l’identité, le roman interroge, sur un ton ludique, ce que signifie « être soi-même » dans un monde en perpétuelle mutation. Par son intrigue et ses dialogues qui défient toute logique, il remet en question la fiabilité de la raison et les structures du savoir, illustrant avec quelle facilité le sens peut basculer dans l’absurde. L’usage intensif des jeux de mots et du *nonsense* chez Carroll révèle le lien profond unissant le langage à notre conception de la réalité, soulignant la fragilité de nos significations communes. L’univers onirique et surréaliste du Pays des merveilles agit comme une expérience de pensée sur la réalité et la conscience : il pousse Alice (et le lecteur) aux confins de l’épistémologie, là où les certitudes familières s’évanouissent et où il faut envisager que le monde est bien moins ordonné qu’il n’y paraît. Parallèlement, en abordant ces thèmes profonds sous l’angle du regard enfantin, le roman critique la suffisance des adultes tout en réaffirmant l’importance de la curiosité et de l’imagination.
Dans une perspective plus large, « Alice » demeure une œuvre philosophique déguisée — une aventure « intellectuelle » dissimulée sous des enfantillages absurdes (Inabookhole 2025). Sa dimension nihiliste et existentielle a été soulignée : l’histoire se refuse, de manière célèbre, à toute moralisation ou résolution de ses paradoxes, laissant les questionnements d’Alice sur le sens et l’identité sans conclusion définitive (Wikipedia 2025). Ce faisant, Carroll suggère peut-être que toute question n’appelle pas nécessairement une réponse, ni toute histoire une morale ; parfois, « tout cela n’est que du non-sens » — pour reprendre la plainte d’un critique contemporain de l’auteur — et c’est précisément là que réside tout l’intérêt (Victorian Web 2009). L’absence de morale ou de solution explicite dans « Alice » témoigne du fait que la vie et le langage sont ouverts à l’interprétation, et que le sens est une notion qui se négocie en permanence plutôt qu’une donnée que l’on reçoit toute faite. Toutefois, loin de mener au désespoir, cette ouverture est empreinte d’un émerveillement ludique. En définitive, le roman nous invite à « redevenir des enfants » dans notre manière de penser : à aborder les questions fondamentales sur le soi, la réalité et la raison avec la même ouverture d’esprit et le même goût de l’aventure qu’Alice.
Plus de 150 ans après sa publication, « Les Aventures d’Alice au pays des merveilles » demeure un sujet d’étude universitaire sérieux, non seulement en littérature, mais aussi en philosophie, en sciences cognitives et en linguistique, précisément en raison de l’exploration de ces thèmes (Inabookhole 2025). Le récit de Carroll démontre qu’une histoire peut à la fois divertir et stimuler la réflexion, en opérant sur plusieurs niveaux. Dans un contexte universitaire, on peut lire « Alice » comme une œuvre qui déconstruit son propre langage et sa propre logique, livrant ainsi une réflexion profonde sur la condition humaine — le tout sous l’apparence d’un conte onirique pour enfants. En tant que lecteurs, nous sommes amenés à méditer sur l’énigme qu’Alice formulait dès le début : « Qui suis-je, au juste ? » et, par extension : « Qu’est-ce que ce monde, finalement, et que pouvons-nous réellement en savoir ? » Carroll n’apporte pas de réponses définitives, mais à travers le voyage fantastique d’Alice, il nous enseigne que se poser de telles questions — et prendre plaisir aux paradoxes qu’elles engendrent — fait partie intégrante de l’expérience humaine. La fascination philosophique durable qu’exerce *Alice au pays des merveilles* réside dans sa capacité à nous inciter, tout comme Alice, à nous émerveiller devant l’étrangeté de notre propre nature et de notre monde, bien après avoir refermé le livre.
Bibliographie
AIthor. 2024. « The Role of Logic and Nonsense in Alice’s Adventures ». Aithor.Com, juin 11. https://aithor.com/essay-examples/the-role-of-logic-and-nonsense-in-alices-adventures.
Almabrouk, Najah. 2020. « The Illogical Logic in Alice’s Adventures in Wonderland ». International Journal of Humanities and Social Science 10 (janvier). https://doi.org/10.30845/ijhss.v10n2a5.
Inabookhole. 2025. « The Hidden Side of Alice’s Adventures in Wonderland by Lewis Carroll ». Medium, janvier 14. https://medium.com/@inabookhole/the-hidden-side-of-alices-adventures-in-wonderland-by-lewis-carroll-9d9e35501df2.
Murdoch, Lydia. 2015. « Alice and the Question of Victorian Childhood – Archives & Special Collections Library – Vassar College ». https://www.vassar.edu/specialcollections/exhibit-highlights/2011-2015/age-of-alice/victorian-childhood.html.
Victorian Web. 2009. « Identifying Alice’s Identity ». https://victorianweb.org/authors/carroll/leach8.html.
Wikipedia. 2025. « Alice’s Adventures in Wonderland ». In Wikipedia. juillet 9. https://en.wikipedia.org/w/index.php?title=Alice%27s_Adventures_in_Wonderland&oldid=1299651951.
Wikisource. 2025a. « Page:Carroll – Alice’s Adventures in Wonderland ». https://en.wikisource.org/wiki/Page:Carroll_-_Alice%27s_Adventures_in_Wonderland.djvu/38.
Wikisource. 2025b. « Page:Lewis Carroll – Alice’s Adventures in Wonderland ». https://en.wikisource.org/wiki/Page:Lewis_Carroll_-_Alice%27s_Adventures_in_Wonderland.djvu/80.
Sfetcu, Nicolae (2025). ”Les Aventures d’Alice au pays des merveilles – Perspectives philosophiques”, dans Index Academic, I 2025, License CC BY 4.0




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